samedi, septembre 30

Sel qui l'aime

Elle aligne les verbes et les adverbes, elle cherche le mot juste au milieu des mots. Elle est comme obligée de tous les écrire pour en froisser beaucoup, pour en défroisser un. Comme une caresse sur une chemise de soie elle déplie la page sans la regarder. Ses pieds sont dans la vague, elle pose la feuille sur l'eau après avoir pris soin d'en faire un petit bateau qui, s'il garde le cap, trouvera dans le lointain des vagues, un autre regard. Par dessus le bastingage du chalutier, un homme poudré de sel a lancé un grand filet noué de ponctuations. Son visage bronzé est marqué par le tangage des mots et de l'eau. Sa peau embaume le large et la corde, même le vent ne peut s'empêcher de s'arrêter un instant pour caresser ça et là le torse hâlé...
Quand il pèchera le petit mot du petit bateau trempé d'écume, ses mains patientes déferont chaque pli mouillé sans jamais les déchirer. Quand la feuille enfin séchée aura vidé sa dernière larme d'embrun, il posera son regard sur le si petit mot saupoudré du gris blanc des restes de l'océan : sel. Sel qui l'aime et qui l'attend à chaque heure à tout moment. Sel qui couvre sa peau de trois ptits points en suspension... Si les vents sont favorables, il lèvera l'encre légère de sa plume.

Infamine

A midi, je crevais la dalle et décidais de bâfrer un truc en terrasse : un sandwich dit « américain », ce truc immonde de pain mou badigeonné de mayonnaise avec des bouts de steak de chacal dans tous les sens, ce machin affreux remplis au delà de la panse de frites grasses et collantes de pseudo-fromage fondu. Rien qu'à l'idée, je salivais tel le chien de Pavlov. Mes jambes me portent alors avec une facilité étonnante vers le cagibi puant le graillon où se prépare ce met délicat

Je commande donc la junk-food avec le sentiment agréable d'enfreindre toutes les lois de la cuisine à la française ! Entre dégoût et plaisir, la jouissance est à son comble quand je m'installe en terrasse avec mon sandwich terrifiant dans les mains. Soudain, un enfant, sale et pas-tibulaire mais presque, genre gitan, me tend un vague journal froissé titrant "sans abri" ... à peine un regard sur le geste et sur l'enfant ... déjà ma tête et ma bouche disent non. Mes neurones mettent en route la batterie du convenue (du genre : « bordel, un bambin de cet âge devrait être à l'école là » et « merde, doit y avoir des cons qui lui piquent tout le fric gagné pour se construire des baraques à l'autre bout du monde »). Ma tête et ma bouche disent non. L'enfant fait un geste que je ne saisis pas immédiatement, occupée que je suis à ne pas le regarder vraiment, occupée que je suis à dire non, non, non, sans savoir vraiment de quoi il retourne. L'enfant doit avoir 8 ou 9 ans, il est sale et mal fagoté évidemment. Il est maigre, vraiment maigre, je m'en rends compte maintenant qu'il est parti à quelques mètres ... fouiller la poubelle de la terrasse à junk-food. Je suis pétrifiée sur ma chaise. Avec un temps de retard d'une longueur affolante, je revois le geste de l'enfant qui va de son ventre à sa bouche et de sa bouche à son ventre. Pas besoin d’être maître de conférences pour comprendre ce signe-là. Cet enfant m'a demandé à manger et j'ai dit non ... cet enfant à faim. Je suis toujours pétrifiée sur ma chaise. Je devrais me lever et le rattraper et lui donner à manger bordel de nom de dieu de merde. Non, je suis pétrifiée par ma connerie, par mon infamie et je reste assise là à laisser la compréhension monter en moi ... Je viens de refuser à manger à un enfant qui a faim. Le temps de bien comprendre, l'enfant a disparu.

Je regarde ma saloperie de junk-food, le dégoût l'emporte sur le plaisir, je marine dans la honte bien plus que dans la mayonnaise. Je revois le visage de l'enfant frêle et son geste. Normalement, je devrais être foudroyée sur place ou un truc du genre, mais il n'y a pas de châtiment divin et je suis obligée de rester là, face à moi-même. Je ne pleure ni rien, juste j'ai une honte sans nom, je suis infâme. Je reste plantée devant mes frites, ne sachant que faire de moi-même. Ça dure un moment, les gens passent, mes frites sont froides.

Je ne sais pourquoi ... l'enfant est revenu droit sur moi ... il a planté son regard doux dans le mien et a refait son geste. Je lui ai donné mon sandwich, il s'est enfui très vite comme si j'allais le lui reprendre, une fois à quelques mètres, il s'est tourné vers moi pour m'offrir un sourire plus beau qu'une fée et s'est jeté sur la bouffe comme seul un enfant qui a faim peut le faire.

Infâme.
Et puis, ce soir, je décide d'aller faire le plein de bières pour boire la honte. Je traîne dans le super-market si super et si market. Je suis devant les curly et je pense à une amie qui aime les curly. Juste à côté, il y a le rayon pain de mie et une maman qui compte ses pièces dans sa main, qui regardent ses enfants pour leur dire "je n'ai pas assez pour acheter du pain, nous ne mangerons pas ce soir, on s'en va". Les enfants ne disent rien. La maman regarde mon panier et me demande en s'excusant mille fois si je peux compléter pour leur acheter du pain.

Alors là, j'ai atteint des sommets. Je ne pouvais plus dire un mot et je me suis mise à pleurer à gros bouillons au milieu des rayons avec la maman qui tentait de s'excuser et de me consoler. Finalement, elle m'attendait à l'extérieur avec ses bambins, le temps que je termine mes courses, pour récupérer son pain de mie ... Évidemment j'ai ajouté des bricoles sans excès ... Évidemment elle ne savait plus où se mettre ... Évidemment c'est atroce … Évidemment je suis rentrée chez moi et j'ai ouvert une bière que je bois en écrivant (mal) l'horreur des crève-la-faim ce jour en France.

Infâme.

Aujourd'hui j'ai fait la pire chose de ma vie : dire non à un enfant qui a faim.

dimanche, août 6

Voler


Voler de la poussière en éclats de lumière. Voler dans la main les grains du destin. Voler du vent, semer du temps. Oublier la minute d'avant, visage absent de l'enfant prisonnier du sable volant, du sable mouvant de la main qui se tend et glisse entre les doigts d'argent. Voler au fond de la terre ce qu'elle est de lunaire. Est-ce ainsi que l'on vole, si près du sol ? Mêlant l'air à la poussière, l'enfant vole sans l'ombre d'un regard des moments pour plus tard. Faire couler une brise au creu rond d'une main sale. Ne rien attendre si ce n'est la fissure des doigts. Sable je suis toi.

vendredi, juillet 14

Babylone

Je vais écrire une trace de place à côté de toi, à ta gauche toujours va savoir pourquoi. Une trace de nos pas. J’ai rêvé de te montrer Babylone. J’ai rêvé de retrouver ce regard ouvert que tu portes du dehors et du dedans, en te pointant Babylone sur les rives du Rhône. Lorsque je l’ai vu, tu étais là.
Une péniche rouillée gorgée de verdure dépareillée, du vert partout au-dessus de la rouille, du vert qui prend racine dans les cales du bateau, un mélange impensé, une touffe de montagne au-dessus de l’eau poisseuse et, sur le côté, faisant tâche au milieu du gris vert de rouille des roses pourpres jaillissantes à couper le souffle.
Une péniche rouillée ... le temps de la rouille qui raconte l'eau des voyages. J'aime cette vieille dame qui raconte le vent. Alors, je la regarde à chaque fois. Sur le pont. Je la regarde aussi pour te dire, te parler sa beauté. Peut-être qu'en trouvant les mots rouilles et verts et rouges et secs et mouillés ... peut-être qu'en trouvant les mots et l'oreille pour les mots cette embarcation restera vivante ... peut-être que les mots suffisent pour faire vivre un bâteau, une flotte.
Cet ensemble surgissant avait pour nom Babylone. Il semblait évident que je devais partager ce moment. Il semblait évident que tu étais dans ce moment. Il est vertigineux d’être debout près de toi même quand tu n'es pas là.

samedi, mai 27

Murmure

Tu murmures à une fleur que tu veux rester là, dans l'immensité des odeurs.

jeudi, mai 25

Tapette à mouches

Combien d'erreurs orthographiques délurées et sans arrière pensée a-t-on prises pour des fautes d'attention ? "Fais donc un peu attention à ce que tu écris!" (sous-entendu, "reviens parmi les terriens" ou encore "cesse de faire l'abruti" ou encore "tu n'es quand même pas si bête" sous sous-entendu : "il est probable que si"). Et, pendant ce temps-là l'histoire se fait...sans nous... occupés que nous sommes à astiquer nos gommes au revers d'un soulier, à préparer le missile air-papier qui fait des tâches noires qui n'en finissent plus de s'étaler sur le papier mâché qu'on ne sait plus comment cacher. Faute avouée est à moitié pardonnée. Oui, mais à moitié seulement ! Je hais les gommes et autres correcteurs orthographique qui abusent de notre temps, de nos espoirs d'antan, de nos envies de vent. N'as-tu rien vu d'aussi laid que ces crayons amputés du cul par un moignon de gomme rosâtre qui cache à notre vue la corolle délicate de leur mine postérieure ? Je reviens à toi comme on revient à soi. Serais-tu d'accord pour construire avec moi le digère-gommes ? Sais-tu que l'inventeur de la tapette à mouches fait compter son or par des vahinés virtuelles, toutes mannequins de la main gauche ? Sais-tu que c'est avec toi, cet homme qui ne fait pas d'histoires, que je veux ouvrir la voix.

dimanche, mai 21

Entrevue

La main qui nous tient

Je suis morte bien avant, je suis morte d'un seul coup et je marche cependant. Je marche alors que le pied n'est rien, c'est la main qui nous tient. Faire l'amour ce n'est pas le pied, c'est la main. Il n'y a qu'un rêve à tenir, celui d'être mannequin de la main, gauche si possible. La main droite s'agite avec orgueil, elle expose et impose ses vues, elle demande et commande l'attention, elle pointe et vise les maladresses. La main droite n'en finit pas de dresser du geste la convention rigide de ce qui se fait de pire en matière de commentaires. La main droite, Dieu merci, porte aussi le parapluie. La main gauche à l'abandon ne comprend pas ces oraisons, elle attend patiemment son moment. Quelques malotrus lui agrafent une virole en guise de symbole. Qu'importe, le creux de la main gauche se déplie aux instants de répit, elle offre sa paume souveraine. Dans les recoins de nos ardeurs subsiste une goutte de sueur, la main gauche a transpiré sa félicité.

Poussières


L'adversité est vaincue. Le public est encore étourdi de cette rude bataille. Dans l'arène, des poussières de chiffres chantent la défaite du convenu. Il aura suffit d'une main pour déboutonner le destin. Imagine alors ce que deux mains peuvent oser.