
A midi, je crevais la dalle et décidais de bâfrer un truc en terrasse : un sandwich dit « américain », ce truc immonde de pain mou badigeonné de mayonnaise avec des bouts de steak de chacal dans tous les sens, ce machin affreux remplis au delà de la panse de frites grasses et collantes de pseudo-fromage fondu. Rien qu'à l'idée, je salivais tel le chien de Pavlov. Mes jambes me portent alors avec une facilité étonnante vers le cagibi puant le graillon où se prépare ce met délicat
Je commande donc la junk-food avec le sentiment agréable d'enfreindre toutes les lois de la cuisine à la française ! Entre dégoût et plaisir, la jouissance est à son comble quand je m'installe en terrasse avec mon sandwich terrifiant dans les mains. Soudain, un enfant, sale et pas-tibulaire mais presque, genre gitan, me tend un vague journal froissé titrant "sans abri" ... à peine un regard sur le geste et sur l'enfant ... déjà ma tête et ma bouche disent non. Mes neurones mettent en route la batterie du convenue (du genre : « bordel, un bambin de cet âge devrait être à l'école là » et « merde, doit y avoir des cons qui lui piquent tout le fric gagné pour se construire des baraques à l'autre bout du monde »). Ma tête et ma bouche disent non. L'enfant fait un geste que je ne saisis pas immédiatement, occupée que je suis à ne pas le regarder vraiment, occupée que je suis à dire non, non, non, sans savoir vraiment de quoi il retourne. L'enfant doit avoir 8 ou 9 ans, il est sale et mal fagoté évidemment. Il est maigre, vraiment maigre, je m'en rends compte maintenant qu'il est parti à quelques mètres ... fouiller la poubelle de la terrasse à junk-food. Je suis pétrifiée sur ma chaise. Avec un temps de retard d'une longueur affolante, je revois le geste de l'enfant qui va de son ventre à sa bouche et de sa bouche à son ventre. Pas besoin d’être maître de conférences pour comprendre ce signe-là. Cet enfant m'a demandé à manger et j'ai dit non ... cet enfant à faim. Je suis toujours pétrifiée sur ma chaise. Je devrais me lever et le rattraper et lui donner à manger bordel de nom de dieu de merde. Non, je suis pétrifiée par ma connerie, par mon infamie et je reste assise là à laisser la compréhension monter en moi ... Je viens de refuser à manger à un enfant qui a faim. Le temps de bien comprendre, l'enfant a disparu.
Je regarde ma saloperie de junk-food, le dégoût l'emporte sur le plaisir, je marine dans la honte bien plus que dans la mayonnaise. Je revois le visage de l'enfant frêle et son geste. Normalement, je devrais être foudroyée sur place ou un truc du genre, mais il n'y a pas de châtiment divin et je suis obligée de rester là, face à moi-même. Je ne pleure ni rien, juste j'ai une honte sans nom, je suis infâme. Je reste plantée devant mes frites, ne sachant que faire de moi-même. Ça dure un moment, les gens passent, mes frites sont froides.
Je ne sais pourquoi ... l'enfant est revenu droit sur moi ... il a planté son regard doux dans le mien et a refait son geste. Je lui ai donné mon sandwich, il s'est enfui très vite comme si j'allais le lui reprendre, une fois à quelques mètres, il s'est tourné vers moi pour m'offrir un sourire plus beau qu'une fée et s'est jeté sur la bouffe comme seul un enfant qui a faim peut le faire.
Infâme.

Et puis, ce soir, je décide d'aller faire le plein de bières pour boire la honte. Je traîne dans le super-market si super et si market. Je suis devant les curly et je pense à une amie qui aime les curly. Juste à côté, il y a le rayon pain de mie et une maman qui compte ses pièces dans sa main, qui regardent ses enfants pour leur dire "je n'ai pas assez pour acheter du pain, nous ne mangerons pas ce soir, on s'en va". Les enfants ne disent rien. La maman regarde mon panier et me demande en s'excusant mille fois si je peux compléter pour leur acheter du pain.
Alors là, j'ai atteint des sommets. Je ne pouvais plus dire un mot et je me suis mise à pleurer à gros bouillons au milieu des rayons avec la maman qui tentait de s'excuser et de me consoler. Finalement, elle m'attendait à l'extérieur avec ses bambins, le temps que je termine mes courses, pour récupérer son pain de mie ... Évidemment j'ai ajouté des bricoles sans excès ... Évidemment elle ne savait plus où se mettre ... Évidemment c'est atroce … Évidemment je suis rentrée chez moi et j'ai ouvert une bière que je bois en écrivant (mal) l'horreur des crève-la-faim ce jour en France.
Infâme.
Aujourd'hui j'ai fait la pire chose de ma vie : dire non à un enfant qui a faim.